- Moi, Jolan
- 30
- Sente, Yves
- Rosinski, Grzegorz
- Rosinski, Grzegorz
- Le Lombard
- 10/2007
- 978-2-8036 - 2265 -
- 46
- 12122 fois
Jean Van Hamme crée une fois encore l’événement de la fin de l’année bédéphilique, et à double titre. En ce qui concerne XIII, il clôt avec deux albums une des sagas qui a marqué ces dernières années en termes de succès public et que l’on retrouve fréquemment dans des bibliothèques où les petits miquets ont rarement droit de cité. Plus exposé car s’inscrivant dans une veine (plus) réaliste, le parcours de l’amnésique au tatouage, pourtant décliné en moins d’albums, aura pourtant fait couler plus de salive, suscité plus de critiques et de controverses que celui de l’enfant des étoiles qui fête ses trente ans avec son trentième album.
Le cas Thorgal, plus consensuel, est en apparence différent également, parce Van Hamme n’apparaît plus au générique. La question posée est pourtant d’importance : a-t-il remis son premier fils célèbre entre de bonnes mains ? Elle est suivie d’une seconde : le virage annoncé et amorcé est-il synonyme de cassure ? Oui et non. Ce n’est pas une réponse de normand, c’est seulement ce qui vient à l’esprit et dans cet ordre après lecture.
Il faut dire que si le golden-scénariste n’est plus crédité en tant qu’auteur, il n’est pas totalement absent du projet post-Sacrifice. Avec son compère Rosinski, il a choisi lui-même son successeur, après avoir écarté un certain nombre de repreneurs potentiels au vu des histoires qu’ils proposaient, et il a exercé son droit de regard et de suggestion pour ce Moi, Jolan. Dès lors, il n’est pas surprenant de constater qu’il y a une continuité sans faille avec les épisodes précédents qui va plus loin que le respect de son successeur pour la série. Si changement il doit y avoir, il se fera sans heurt, progressivement. S’il est question pour Jolan de couper le cordon, les auteurs eux n’imposent pas au lecteur de rupture avec les autres membres de sa famille (au sens large).
Ils sont en effet encore très présents tout au long de cet album et il y a fort à parier que, un moment encore, quelques figures légendaires continueront à s’inviter dans une série qui n’a pas modifié son titre. La présence de ces personnages qu’on n'est pas prêt à abandonner de sitôt n’empêche pourtant pas Jolan de vivre ses propres aventures. Tandis que Thorgal avait tendance à subir les évènements tout en découvrant, par bribes, ses origines, son fils est conscient de ses facultés et peut prétendre les utiliser pour maîtriser en partie au moins son destin. Place donc à son apprentissage, à son initiation, à ses premiers pas vers la construction de sa propre personnalité. En observant son entourage, en apprenant à s’affirmer, en s’imposant aussi progressivement comme un leader. Pour représenter cette maturation, cette mue progressive, le choix d’Yves Sente de lui associer des compagnons de route si différents les uns des autres (mais naturellement complémentaires) pour affronter quelques épreuves présentes et à venir coule de source à la lecture. A l’âge de la camaraderie, le choix apparaît logique avant d’être facile. Tout comme celui de sacrifier à la tradition des énigmes et des rites initiatiques. Avec ces éléments, les amateurs de la première heure ne seront pas désarçonnés, ceux qui ont pris le chemin en cours de route apprécieront l’évolution dans la continuité et les détracteurs, réfractaires à toute trame classique et adeptes de la révolution permanente, devront définitivement se chercher un autre os à ronger.
Il y a pourtant quelques points obscurs dans le tableau. Comme ce raccourci, probablement lié à l’obligation d’une pagination classique de 46 planches, qui fait regretter de ne pas avoir la possibilité de voir certaines scènes coupées dans les bandes dessinées. Il y a aussi la crainte de ne jamais pouvoir s’émanciper totalement d’un héritage en voulant trop ménager l’"abonné" et de ne pas oser défricher des terres nouvelles. Mais dans ce cas, on serait proche du procès d’intention puisque des personnages nouveaux apparaissent déjà et que les anciens ont peut-être plus vocation à endosser des rôles de parrains que de chaperons dans les épisodes à venir. Yves Sente s’était déjà essayé à la reprise d’icônes du 9ème Art (sur Blake et Mortimer), et il montre aujourd’hui qu’il reçoit ce nouveau témoin avec l’ambition et l’efficacité d’un compétiteur. Le résultat de son travail a par ailleurs de quoi rassurer le directeur éditorial du Lombard qu’il est également et qui veille sur la pérennité d’une de ses séries-vedette.
Le vrai changement dans Thorgal, Grzegorz Rosinski l’avait initié dès le précédent tome. Depuis La vengeance du comte Skarbek, il a définitivement jeté son dévolu sur la couleur directe. Et, c’est devenu une habitude, une formule tarte à la crème à employer, mais le dessin de chaque nouvel album est plus séduisant que pour les précédents. Difficile de ne pas se pâmer devant ses paysages enneigés, ses plaines et ses forêts luxuriantes, ses ambiances pastorales fraîches et lumineuses, ses eaux limpides et scintillantes. La difficulté de l’exercice pour le rendu de certains visages et leurs expressions s’efface devant le souvenir d’un village un soir de pleine lune, d’une citadelle imposante, ou encore de la jambe d’une femme qui se dévoile. Pour ces moments de grâce, l’album se prête à un parcours supplémentaire, sans tenir compte de l’histoire, rien que pour revenir sur ces tableaux, d’un pied résolu, voire des deux à l’instar des jeunes protagonistes.
Moi, Jolan n’est pas une reprise puisque les deux créateurs de la série sont toujours très impliqués dans son développement. Il est encore moins une "Aventure de Thorgal – ou de Jolan vu par". Les 300.000 exemplaires du premier tirage devraient aisément trouver preneurs. Ceux-ci, à moins d’avoir tourné le dos depuis longtemps aux pas de l’homme du Nord et de sa descendance, devraient être rassurés et volontaires à l'idée de prolonger leur bail pour les trois prochains épisodes au moins. La durée, minimale, de l’engagement de l’équipage Rosinski, Sente… et Van Hamme.
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