Le verdict est sévère au moment de refermer l’ultime album d’une série qui avait fait monter les enchères en termes de promesses au fil de ses trois premiers volets, avant de les décevoir cruellement dès le quatrième. Sévère mais à la hauteur de la déception ressentie.
Contrairement à la majorité des titres de la collection La loge noire, Le legs de l’alchimiste a toujours été un cas à part. La fantaisie et l’humour ont toujours occupé une place de choix quand les autres affichaient un sérieux très premier degré ou enracinaient leurs thèses dans un contexte historique sinon réaliste, du moins documenté : ils se montraient respectueux, à la limite de l’excès parfois, des mythes et légendes qu’ils revisitaient. Non pas que le Legs ne soit dépourvu de références mais le traitement s’autorisait un ton plus léger. Point de trait réaliste par exemple, mais le choix d’un mélange d’architecture pour les lieux dans lesquels évoluaient des personnages facétieux et aux accents burlesques, symbolisé par cet esprit à l’allure d’ectoplasme plus rigolo qu’inquiétant. Les ingrédients du genre étaient pourtant là, tels que la bague qui l’accueille, le golem, quelques sociétés secrètes, le recours à la magie et quelques manifestations surnaturelles spectaculaires. En toile de fond pointait un contexte historico-politique inspiré par des régimes observés dans quelques pays situés à l’Est, sans que cela soit pesant.
Ces différents éléments constituaient le fil rouge mais le scénario s’autorisait la liberté de broder autour pour conter les mésaventures des propriétaires successifs de la bague. En s’amusant également à toujours remonter le temps et à ainsi prendre à rebours la chronologie en bousculant les habitudes du lecteur… tout en laissant en plan quelques personnages découverts précédemment qui attendaient de savoir quel sort allait leur être réservé.
De ce point de vue, Maître Helvetius, le tome 4, marquait un tournant dans la série et s’accompagnait d’un changement de dessinateur, Hervé Tanquerelle ayant cédé la place à Benjamin Bachelier. Malgré les retrouvailles avec Joachim, Léonora et Helvetius, le plaisir n’y était pas vraiment, le fait d’avoir remis les choses dans l’ordre n’apportant finalement pas grand-chose. En matière de graphisme, le sommet et les audaces de Monsieur de Saint-Loup n’étaient pas au rendez-vous, la mise en couleur faisant ce qu’elle pouvait pour donner le sentiment d’une continuité (le choix de Zinzam qui a signé La sirène des pompiers et Les yeux verts avec Hubert aurait été un choix plus évident). Ce qui faisait l’originalité du Legs s’était envolé. La suite était annoncée, attendue c’est une autre affaire.
Anna et Zaccharia enfonce le clou. Dès la première page, le ton est donné avec au premier plan un journal en date du 21 janvier 1939. Quelques pages plus loin, il devient alors clair que ce cinquième tome sera consacré à une variation autour de l’Anschluss, de la persécution des juifs et du penchant du régime nazi pour les sciences occultes. Pourquoi pas, mais que cela est conventionnel. Où est passée cette fantaisie qui, rappelons-le, était une des marques de fabrique de la série et qui, alliée au second degré, peut devenir une arme redoutable pour dénoncer ? La scission de la famille n’émeut pas, celle de la société n’apprend rien, le personnage de Werner l’éminence grise nazie n’effraie pas, tant l’exposé a des airs de déjà vu. Traité de cette manière, le message n’accroche pas, il irriterait presque. A moins qu’il s’adresse à un public plus jeune, voire très jeune, ce qui n’était pas a priori la cible initiale des auteurs et de la collection qui l’accueille. Hypothèse qui pourrait être corroborée par le style de dessin aux accents "jeunesse" qui ne convainc pas pour illustrer la noirceur des thèmes traités, ni pour appuyer la violence ou l’action de certaines scènes. Un sentiment de confusion et d’inconstance prédomine trop souvent sans que l’efficacité des partis-pris soit avérée.
Pourtant, il y a cette dernière planche qui vient apaiser. Belle, touchante. Qui donnerait presque envie d’oublier ce qui précède.
Après ce tome de trop, Hubert, brillant récemment avec La sirène des pompiers et Miss pas touche, nous doit en tout cas une revanche.
Chronique du t3 : Monsieur de Saint-Loup
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