Chronique : Death note

Par L. Cirade le 20/08/2007

Version Imprimable

© Kana / Ohba/Obata 2007
Titre : Tome 5
Tome : 5
Scénario : Ohba, Tsugumi
Dessin : Obata, Takeshi
Couleurs : <N&B>
Editeur : Kana
Dépot Légal : 08/2007
ISBN : 978-2-505-00161-4
Nb Pages : 208

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L. Cirade :
A. Fogli :
D. Wesel :
Y. Tilleuil :
J-M Grimaud :
M. Natali :
M. Antoniutti :
T. Pinet :
C. Constant :

Par L. Cirade 

Light se trouve dans une position difficile. Serrant et desserrant l’étau psychologique qu’il exerce sur sa cible, L ne relâche pas sa pression et cherche à l’acculer dans ses derniers retranchements pour lui faire avouer qu’il est Kira, ce tueur qui terrorise autant qu'il fascine le pays. Pour y parvenir il n’hésite pas à utiliser l’entourage du jeune homme auquel il fait subir contraintes et intimidations. Son père, officier de police, est confronté au dilemme du choix entre sa conscience professionnelle qui l’invite à tout mettre en œuvre pour arrêter le plus grand criminel que le Japon ait connu et son amour paternel qui l’empêche de voir en son fils le coupable. La petite amie autoproclamée de celui-ci, un temps son égal et toujours transie d’admiration pour celui qui a vengé la mort de ses parents, a purement et simplement été kidnappée pour lui arracher des aveux. Light joue alors son va-tout, l’ultime carte qui pourrait permettre de le disculper, sans être certain que sa manœuvre aboutisse. Pendant ce temps, le dieu de la mort qui chaperonnait la jeune fille avant son arrestation cherche toujours à venger son ancienne protégée…

Après le succès mérité rencontré par Monster, les fans de récits à suspens se demandaient combien de temps ils devraient attendre pour retrouver une série qui les tiendrait en haleine en créant le même type d’addiction. Elle vient à nouveau du Japon et c’est une fois encore Kana qui la propose. En effet, au vu des quatre premiers tomes découverts au cours des six premiers mois de l’année par le public francophone, Death note pouvait en effet prétendre reprendre le flambeau, avec son scénario riche en surprises, exécuté au pas de charge en comparaison de la référence signée Urasawa, parvenant à reléguer ses quelques défauts au second plan.

Ici, souvent, à une excellente idée répond un point un peu plus faible. Sans se lancer dans un inventaire forcément incomplet, quelques éléments ressortent néanmoins. Le death note en lui-même, cet instrument qui permet de châtier sans se salir les mains et d'agir en toute impunité, il est probable qu’une bonne frange de l’humanité aurait aimé le posséder. Plus encore que les interdits auxquels l’invisibilité, autre fantasme de celui qui rêve d’agir sans oser, donnerait accès, il confère à son propriétaire le pouvoir de se substituer à la main de Dieu. Pour supprimer tel ennemi, tel concurrent, ou, dans le cas présent, tel criminel. Une rancœur, voire une simple contrariété : quelques mots dans un cahier et hop l’importun disparaît. Et on imagine alors tous les débordements auxquels le détenteur du cahier pourrait se laisser aller.

Rien de tel dans ce feuilleton publié dans une revue pour teenagers, l’adolescent se concentre sur les assassins. Il sera le bras armé mais aveugle de la justice avant d’être un exutoire aux frustrés de tous genres. Tant pis pour ceux qui l’auraient bien vu supprimer quelques proches ou quelques figures publiques, la morale est bien chahutée mais les limites ne sont pas totalement franchies.

Ensuite, magazine pour ados oblige, les deux protagonistes appartiennent à la même tranche d’âge que leurs lecteurs. Deux génies très différents qui vont devoir s’affronter sur un terrain peu conventionnel puisqu’il n’est pas celui du sport, de la baston de rue ou du jeu de réflexion comme cela a souvent été le cas. Ici la partie d’échec se fait sans plateau ni pièces et le duel est avant tout psychologique. Pour deux lycéens au vécu et à l’acquis forcément limités, leur maestria dans le jeu du chat et de la souris risque d’étonner dans un premier temps. Par la suite, lorsque la progression de l’intrigue fait oublier le reste, on se rappelle que « la valeur n’attend pas le nombre des années » et que c’est l’intuition, l’inné, qui guident leurs raisonnements plus que leur maitrise réelle de la psychologie. L en particulier, qui joue si bien avec les identités pour son compte personnel et avec les faiblesses de ses adversaires mais aussi de ses partenaires, est bien un curieux personnage. Sa posture de rapace de jais attendant le moment propice pour fondre sur sa proie relève du détail à mesure que l’on découvre les facettes de sa personnalité. Ce type n’a pas l’âge de sa figure de lycéen, ce qui ouvre les portes pour d’éventuels développements futurs.

Pourtant, la confrontation mise en place par Tsugumi Ohba happe au point d’excuser ce type d’invraisemblance. Light et L s’affrontent, se provoquent, cherchent la faute, le point faible de l’autre. Manipulateurs hors pair, ils savourent l’opportunité d’avoir trouvé un adversaire digne de ce nom. Les pièges et les chausse-trappes qu’ils se tendent sous l’œil étonné de leurs alliés respectifs paraissent sans autre limite que celle de l’imagination de l’habile scénariste. Pour la petite histoire, l’identité véritable de celui-ci n’a pas été révélée. S’il semble que ce soit une personne unique qui soit aux manettes, la découverte de l’enchaînement des situations, des rebondissements et des règles de fonctionnement du death note qui sont révélées au fur et à mesure des épisodes, en font un être d’exception. On aurait en effet bien imaginé des séances de travail collectif où une bande de complices surexcités donne dans la surenchère de détails et de coups de théâtre pour échafauder ce récit, comme c’est le cas pour certaines séries TV. Les consignes d’emploi du carnet qui ponctuent les changements de chapitres sont à ce titre un régal tant leur précision fait hésiter entre admiration pour leur inventivité et rire franc pour la naïveté presque infantile de leur expression à certaines reprises.

Cette mécanique de précision ne doit pas faire oublier le travail réalisé par Takeshi Obata. Depuis qu’il a réussi la prouesse de mettre en images les aventures trépidantes de joueurs de go avec suffisamment de talent pour intéresser le mangavore occidental à ce jeu de plateau pendant 23 tomes (Hikaru no go publié chez Tonkam), on connaissait sa capacité à ne pas lasser malgré l’inévitable succession de scènes a priori répétitives. Les briefings et les successions de dialogues très denses, les exposés et les raisonnements alambiqués passent d’autant mieux qu’ils sont présentés avec la plus grande variété possible de cadres et d’expositions pour des scènes statiques. Se renouveler pour exprimer la surprise qui frappe les protagonistes ou leurs réflexions intérieures n’est pourtant pas une mince affaire. Enfin on lui sait gré d’avoir composé avec Ryuuku un dieu de la mort insolite, grand escogriffe fringué comme un punk déclassé, toujours prompt à s’étonner des talents machiavéliques du jeune humain auquel, pour tromper son ennui, il a confié son carnet. Le personnage de Misa, jeune top model aux allures de lolita écervelée, a également introduit un soupçon de fraîcheur. Malgré son allure fashion type gothique qui semble avoir eu la cote un temps au moins au Japon, elle a apporté un décalage bienvenu en jouant sur le contraste entre son rôle à contre-emploi d’exécutrice et une légèreté, une inconséquence qui la place aux antipodes des deux duellistes masculins. Sa faculté à la soumission et son charme ajoutent évidemment à la vocation fantasmatique évoquée précédemment. Les opposants à l’utilisation des femmes objets en seront pour leur compte quand on voit le sort qui lui est réservé.

Mais tout ça, c’était avant le tome 5, celui qui précède notre rentrée 2007. Celui qui amorce un sérieux virage à compter de la page (chapitre dans la série) 37. Celui qui risque de diviser les fans assidus en deux camps. Schématiquement, ceux qui ne se lassaient pas de la confrontation entre les deux esprits forts et qui attendaient éventuellement de voir émerger un vainqueur, et à l’opposé, ceux qui trouvaient que l’ensemble commençait à ronronner et s’inquiétaient à l’idée que le même schéma soit employé pour les huit tomes restant. Que les uns et les autres se rassurent, la cohérence d’ensemble n’est pas mise en défaut et chacun pourrait y trouver leur compte. L n’a pas renoncé à démontrer que ses soupçons étaient fondés et les deux possesseurs de death note n’ont pas été pris en défaut. L’histoire s’engage pourtant dans une voie parallèle qui surprend et dont il est difficile de dire si elle emportera la même adhésion que l’intrigue originelle.

L’intérêt majeur, puisque l’enquête qui concentre l’attention est plus conventionnelle depuis que les dieux de la mort se sont éloignés du théâtre des opérations (temporairement ?), c’est la découverte d’une nouvelle facette du personnage du détective hors norme qui la conduit. Moins exemplaire, sinon plus sombre. Le fait qu’il ait semblé touché par la découverte de la relation entre Misa et Light dont il ne connaît pas la teneur exacte, puis son obstination à ne pas relâcher son emprise sur le jeune homme (et désormais plus seulement au sens figuré), ont rendu le personnage ambigu, sa capacité à demeurer objectif pour atteindre son but a vacillé. Au point de s’interroger sur son aptitude à conserver la tête froide, à échapper au piège de la schizophrénie à force d’acharnement, de trouver une issue qui se refuse à lui, de multiplier les identités, de succomber à la tentation d’ouvrir la boîte de Pandore (les « associés » auxquels il fait appel) pour réussir et vaincre. Le sort qu’il réserve à son suspect et à sa dulcinée pour une durée qui dépasse l’utile et le raisonnable en atteste.

C’est probablement ce qui rend le fait d’être désarçonné par ce changement de cap plus acceptable. Toujours est-il que la suite, programmée pour octobre, sera une nouvelle fois attendue et probablement précédée d’une ou plusieurs relectures des 43 chapitres déjà dévoilés, ne serait-ce que pour bien se remettre en selle. Histoire aussi de goûter à nouveau à ces hypothèses énoncées avec un aplomb extraordinaire qui peuvent donner au lecteur l’impression d’être le dernier des crétins pour ne pas les avoir vues venir, ce dont on est toujours reconnaissant aux auteurs qui pratiquent cet art délicat.
L. Cirade


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© Kana Ohba/Obata 2007
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