Le schéma est à tout prendre classique : le testament qui fait découvrir de nouveaux membres de la famille, les sentiments exacerbés par l'appât du gain, les meurtres en chaîne... Mais ce qui fait la particularité de Matilda Clarck, ce sont les personnages, tous invivables, auxquels il est impossible de s'identifier. Matilda est désagréable, le détective met son nez partout où il ne devrait pas, les deux frères sont imbuvables, la belle-soeur ne parle qu'allemand et japonais, quant au domestique... C'est peut-être le pire de tous. Et cette joyeuse bande vit cette aventure comme une insulte personnelle, pleine de mauvaises intentions et de méchanceté. Et c'est cette méchanceté qui donne tout son intérêt à l'album, que l'on voit forcément du dehors, ce qui force à remarquer tous les détails. Agatha Christie n'aurait pas renié le dénouement, où la surprise est de taille, même si elle est annoncée de la manière la plus neutre possible.
Graphiquement, Laperla donne aussi dans le décalé. Foin de belles héroines, de charmants jeunes hommes ou de trognes infâmes de vilains. Les héros sont tout ce qu'il y a de plus banals, et c'est ce qui les rend intéressants : on ne peut deviner leur caractère rien qu'en les regardant, il faut s'enfoncer dans l'album pour comprendre réellement qui est qui, qui est ami, qui est ennemi. Les grands aplats de couleurs aident aussi à cette neutralité, tournant au gris et blanc lors des différents flash-backs sur la vie du père, ou celle des deux frères. On sent une satire des jeunes gens pleins d'illusions partis à Hollywood faire fortune, et déchirés entre l'orgueil et l'avidité. On sent aussi une tendresse incroyable pour les héroïnes vilaines, désagréables et finalement très humaines dans leur désarroi.
Matilda Clark est loin d'être un album classique, malgré sa trame un peu convenue. Les personnages sortent lentement des archétypes, pour créer une histoire loufoque qui, sans chercher aucunement à être drôle, fait parfois sourire par ses incongruités. C'est le genre d'albums que l'on trouve trop courts, qui auraient pu être développés un peu plus loin, il manque des planches entre les planches, et pourtant cette sécheresse et ces ellipses impliquent le lecteur dans l'histoire : il décide de ce qui se passe pendant ce temps. Et n'est-ce pas une belle réussite que de faire travailler l'imagination ?
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