La chanson S'faire enculer de Georges Brassens est restée posthume et n'a été chantée que par son ami Jean Bertola. En littérature, Jean-Bernard Pouy (créateur de Gabriel Lecouvreur, alias le Poulpe) a composé un Spinoza encule Hégel, titre choc cachant un road book apocalyptique et déjanté, façon Mad Max. Tout cela est plutôt gentil en comparaison du nouveau livre du dessinateur de Cuervos et de Gilles Hamesh Privé de tout…
Paru en août 2005, Durandur encule tout le monde est sans doute la bande dessinée la plus dérangeante, la plus choquante de l'année. Malgré l'évidente virtuosité de ses dessins à l'encre de chine et au pinceau, sa lecture est une épreuve. Huit chapitres et 160 pages permettent à Durandur de tout oser : le plus abject, le plus violent, l'inacceptable. Âmes sensibles s'abstenir, ce livre vous prend aux tripes et y fait des nœuds. Car l'auteur ne se contente pas de fureter aux frontières de l'insupportable, il s'approprie ce territoire et l'explore méthodiquement, sans autre garde-fou ni avertissement au lecteur qu'un titre qui, déjà, est une agression.
Aux antipodes de la Carte du tendre, Durandur se pose en cartographe du tabou. Pour cela, il ne se contente pas de faire usage de pornographie, de cruauté, de violence ou de mutilations. Par défi, il nous confie son authentique numéro de téléphone. Ailleurs, dans un chapitre intitulé "la fin de la BD", il exerce une provocation aussi radicale qu'inattendue. Son personnage quitte la scène et nous laisse seuls. Commence alors une interminable séquence de planches qui répètent en boucle le même décor muet… Rien ne se passe. C'est insupportable.
Le lecteur qui lit ce livre puis le referme, découvre une quatrième de couverture qui reproduit la couverture à l'identique, sauf le titre qui devient : J'invite tous les être sensés à entrer dans la joie. L'auteur nous propose donc de revenir dans le livre, mais cette fois en nous concentrant sur la dimension comique des histoires. Effectivement, l'humour, l'absurde sont partout. Passé le choc de la découverte, on rit de bon cœur. Finalement, et si le but de Durandur était de poursuivre la démarche de Franquin avec ses Idées noires, en allant beaucoup plus loin dans la noirceur ? Un exemple de cet humour : plutôt que d'en faire un voyeur, Durandur fait du lecteur son complice, dans un irrésistible chapitre de torture interactive : « vous seul êtes en mesure de stopper ce qui va suivre … en continuant ou en arrêtant de lire ! ». Magistral !
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